Je me souviens encore de mon arrivée à Curillo. Une demi-lune au-dessus de la cordillère guidait mon chemin. Au loin, on entendait les rugissements des dinosaures. Quand la moto s’est approchée du village, il y avait déjà un rayon de soleil sur l’horizon du fleuve Caquetá, gros bras de mer qui voyage sur des centaines de kilomètres pour rejoindre l’Amazone au Brésil et s’y faire appelé Japurá.
Juancho, le motard de la guérilla, m'a déposé près de la rive sans dire un mot. Puis, il a fait un demi-tour qui a soulevé un nuage de poussière rousse.
Assis sur le quai, le bon Rogelio m’attendait. Ses cheveux frisés flamboyaient sous l’aube.
— Maintenant tu es obligé de travailler pour eux, a-t-il deviné avec tristesse, après s’être relevé.
Je n’ai rien répondu, encore confus et fatigué par les événements.
Il s’est approché de moi et m’a serré dans ses bras.
— Je vois. Tu peux aller à Villa Granate ?
J’ai acquiescé.
— Tant mieux, dit-il en reculant. Tu resteras chez nous. J’ai réussi à joindre Virgilia, au téléphone. Je lui ai parlé de toi. Elle nous attend.
J’ai souri, l’image en tête de la photographie qu’il m’avait montrée de sa femme et de sa famille. Le pauvre n’avait pas dormi la veille. Il venait de passer quelques jours difficiles. Rien ne l’obligeait à subir le sort d’un inconnu qu’il venait de rencontrer dans un microbus. Dès que le soleil s’était levé, il était allé au quai pour avoir de mes nouvelles. Je n’avais jamais eu un ami pareil, sauf la présence tutélaire de Magnolia. J’ai remercié le Ciel.

— T’as pas bonne mine. Tes lèvres sont pires. — Il me faut un médicament.
— Il y a un centre de santé ici. Peut-être qu’ils l’auront.
Nous nous sommes mis en marche à travers les ruelles de Curillo. Ici, la poussière collait au bois des maisons sur pilotis et des quelques commerces aux toits de laiton. L'air sentait le poisson frit, l'essence de contrebande, le chien errant entre les déchets.
Le centre de santé se dressait au coin d'une rue défoncée : une structure rectangulaire en parpaings gris, surmontée d'un toit en tôle ondulée qui vibrait déjà sous la chaleur naissante du jour. Une croix verte, grossièrement peinte à la main sur la porte en bois vermoulu, faisait office d'enseigne. Les gens s’étaient amassés à l’ombre de trois gros arbres dont les racines formaient des banquettes de fortune. Des enfants étaient grimpés sur les branches. L’attente s’annonçait longue.
Des mères aux longs cheveux noirs berçaient des nourrissons à la peau jaunie. Des paysans aux mains calleuses, abîmées par la récolte des feuilles de coca toussaient d'une toux sèche.
Derrière un guichet protégé par un grillage usé, une infirmière aux traits tirés triait des dossiers sans accorder un regard à la foule qui s'impatientait.
Rogelio m'a doucement poussé vers elle.
― Essayons de voir si elle te donne la priorité, vu ton cas et que tu viens de loin, a-t-il murmuré.
C'est alors que mon regard est tombé sur trois enfants assis directement sur le ciment, à l'écart du flux des adultes. Estefano, Miguel et Mirella, les trois enfants qui s’étaient approchés pour demander au chauffeur du microbus de les amener à Florencia.
― Vous deux, qu’est-ce que vous fabriquez ? Estefano, son visage à moitié brûlé levé vers nous, nous a interpellés.― Mon ami est très malade et… Rogelio a commencé à expliquer.
― Tout le monde est très malade ici ! a tranché le garçon de sa voix coupante.
Il s'est levé, sa silhouette frêle s'interposant entre nous et le guichet de l'infirmière. À ses côtés, Miguel a aidé la petite Mirella à se relever pour se cacher derrière Estefano.
— On voulait aller à Florencia pour trouver des soins, a poursuivi Estefano, et on a dû retourner ici. On attend depuis hier, pointant un doigt accusateur vers ma lèvre purulente. Vous venez d'arriver avec vos manières de gens de la ville et vous commencez à exiger. Allez-vous-en. Allez-vous-en d'ici !
Les paroles de ce jeune homme ont agi comme une étincelle sur de la poudre. Autour de nous, sous l’ombre lourde des trois gros arbres, le silence s'est brisé. Les paysans aux mains calleuses, fatigués d'attendre un remède qui ne venait jamais, ont levé la tête. Le murmure de la cour d’attente s'est transformé en un grondement, une rumeur hostile qui s'est propagée jusqu'aux enfants perchés dans les branches.
— C'est vrai ! a clic-té un homme au fond, le corps secoué par une quinte de toux. Pourquoi lui passerait avant nos gosses ? Parce qu'il a une chemise propre, el señorito ?
— Hors d'ici ! a hurlé une femme en berçant son nourrisson ictérique. Privilégiés ! Retournez à votre Bogota de merde !
Rogelio a tenté de lever les mains pour apaiser la foule.
— S'il vous plaît, écoutez-moi ! Mon ami a été retenu dans la forêt par vous savez qui. Il a besoin d'aide...
Mais sa voix a été instantanément noyée par les cris. L'infirmière, derrière son grillage usé, a baissé brusquement le volet de son guichet. Un fruit semblable à une mangue trop mûre est venu s'écraser sur l'épaule de Rogelio, tachant sa chemise de compote.
— Partez ! a répété Estefano, les yeux brillants de rage.
Soudain, une pluie de projectiles s'est abattue sur nous. Les enfants sur les branches, excités par la colère de leurs aînés, se sont mis à jeter des branches mortes et des pierres en criant de plus belle leurs jurons. Une pierre a frôlé ma tempe droite, tandis qu'une autre a heurté le bras de Rogelio.
— Sebastián, on décroche ! m'a crié Rogelio à l'oreille. Ils vont nous lyncher !Pris de vertige, la douleur m'élançant la lèvre à chaque mouvement, j'ai emboîté le pas à mon compagnon. Nous avons littéralement plongé à l'extérieur, protégeant nos têtes avec nos bras sous les huées de la population. La poussière rousse de la rue défoncée s'est élevée sous nos pas précipités alors que nous entamions une retraite humiliante à travers les ruelles.
Nos pieds ont enfin touché les planches de bois du quai. Nous avions du mal à respirer. Le Caquetá coulait toujours devant nous, immense et indifférent, sa couleur de café au lait brillant sous le soleil désormais haut. Rogelio s'est appuyé contre un pilier, reprenant son souffle en s'essuyant le front, le visage marqué par la honte et la tristesse d'avoir été chassé par les siens.
J'ai posé ma main sur mon portefeuille-caïman, sentant les cahiers de Scholl et de Benedetto à travers le cuir. Nous n'avions pas de médicaments, pas de pénicilline, et ma lèvre continuait de s'infecter au milieu de ce désert sanitaire. La seule route qui restait ouverte devant moi était celle qui descendait le fleuve, vers Villa Granate, là où le fleuve fantôme m'attendait pour réclamer sa part de ma chair.
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